Une lumière : son père
La question rituelle appelle chez elle une réponse immédiate. Sa lumière, c'est son père — et elle en profite pour tordre un cliché : « ce n'est pas souvent le cas dans les familles d'origine maghrébine, mais moi j'ai eu un papa très féministe », qui poussait ses filles à travailler et à se battre pour leurs droits.
Une phrase de lui l'a suivie : si elle a la capacité de porter ce poids sur les épaules, c'est qu'il y a une raison. « J'aurais pu faire le choix de me résigner et de rester assise. »
Dix euros
Le point de bascule est d'une petitesse vertigineuse. Après un divorce prononcé en l'absence de son ex-mari — « je divorce avec un fantôme » —, elle apprend qu'elle peut prétendre au SECAL, le service public qui avance la pension alimentaire quand le parent défaillant ne paie pas. Elle introduit le dossier. Refus : ses revenus dépassent le plafond de dix euros.
Elle préfère d'ailleurs dire contribution alimentaire plutôt que pension : l'argent n'est pas pour elle, il est pour les enfants.
Mince, qui a fait cette loi, qui fait qu'aujourd'hui on va juger si un enfant ou un autre a le droit à cette contribution alimentaire ?
Lila Jibran
Sa déformation de journaliste fait le reste. Elle remonte jusqu'aux textes de 2003, découvre un lien avec Vie Féminine, écrit. On la prend d'abord pour un canular — elle avait créé un groupe Facebook réunissant tous les parlementaires. Alors elle écrit une lettre ouverte où elle raconte tout : les violences, le départ, la rue.
La suite s'enchaîne : un article dans La Libre, un relais au Parlement, et finalement la suppression du plafond.
Ce que le divorce ne dit pas
Sa critique de fond porte sur un mot que la justice belge, selon elle, refuse de prononcer : l'abandon de famille. Tout le dispositif tourne autour de la mère qui reste ; le père absent, lui, disparaît des radars sans que personne aille le chercher.
On a l'impression que ces femmes ont toujours existé seules.
Lila Jibran
Elle réclame que le SECAL, aujourd'hui rattaché aux Finances, passe sous la tutelle de la Justice — parce que l'organisme ne peut récupérer d'argent que si le parent est solvable et identifié. Radié de la commune, parti à l'étranger, sans revenu déclaré : plus rien n'est possible, et la mère reste seule avec tout.
Elle insiste sur un point de vocabulaire qui l'agace : beaucoup s'autoproclament « papa solo » ou « maman solo » avec une garde alternée. Une semaine sur deux, dit-elle, on peut redevenir une femme ou un homme, dormir, sortir, reconstruire sa vie. « Quand on les a vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c'est non-stop. »
Et elle adresse un message direct à ceux qui utilisent la pension comme levier : ce qu'ils infligent à leurs enfants, c'est de la précarité matérielle, mais aussi « de la précarité de cœur ». Si l'argent est vraiment le problème, qu'ils prennent l'enfant une semaine sur deux. Ce qu'on ne peut pas donner en argent, on peut le donner en temps.
Le surendettement, le chantier oublié
C'est peut-être la partie la plus concrète de l'entretien, et la moins connue. Beaucoup de familles monoparentales sont surendettées parce que l'une des deux personnes a hérité des dettes du couple. C'est son cas : soixante mille euros.
D'où un appel qu'elle lance sans détour : faites un contrat de mariage. « Je pense que c'est une preuve d'amour. Je l'ai appris à mes dépens. »
En Belgique, le règlement collectif de dettes dure sept ans. Sept ans pendant lesquels un médiateur reverse de quoi payer le loyer et l'électricité, sans aucune place pour l'imprévu — un décompte annuel d'eau ou d'électricité reste à la charge de la personne. Sept ans de privation, pour les enfants surtout.
Le texte qu'elle a porté, déposé en 2022 et toujours en sommeil, s'inspirait de la France, de l'Italie et du Portugal, où les dettes peuvent être effacées sur deux ou trois ans. Faute d'obtenir l'effacement, la revendication s'était repliée sur un passage de sept à cinq ans. Même cela n'a pas abouti.
Le logement, le fichage, l'école
Elle décrit une mécanique d'exclusion en cascade. Fichée à la Banque nationale, sa fiche de paie portait la mention « versé au contentieux » — visible par tout propriétaire. S'ajoutait l'exigence de revenus équivalant à trois fois le loyer, impossible avec un seul salaire, et le refus d'un deux-chambres pour une famille de quatre. Elle a connu dix jours dans une voiture.
Elle plaide pour un accès facilité à la propriété pour les parents solos, au-delà du seul logement social, et se montre réservée sur l'habitat collectif : utile dans l'urgence, mais « nos vies ne se ressemblent pas ».
Sur l'école, son constat est douloureux parce qu'il inverse sa propre trajectoire. Fille d'un père ouvrier et d'une mère femme de ménage, huit enfants, HLM — et tous ont pu faire des études, grâce aux bourses françaises. Aujourd'hui en Belgique, elle travaille et n'y arrive pas : un minerval de 800 euros pour une bourse de 600.
On a une société qui nous dit : vous serez résignés à rester ce que vous êtes.
Lila Jibran
L'accident, et l'écriture
En juillet 2024, une voiture la percute de face à cinq minutes de chez ses parents. Moelle épinière touchée, grosse opération, immobilisation. Elle le prend comme un signal.
Car militer use, dit-elle, et on ne s'en rend pas compte. Elle quitte l'association et revient à son premier métier. Le livre qu'elle avait ouvert puis refermé, trop dur à écrire, elle le termine.
Autobiographique ? Oui et non. C'est surtout, explique-t-elle, un état des lieux et une interpellation politique : les besoins d'un parent qui a ses enfants toute l'année ne sont pas ceux d'un parent qui les a une semaine sur deux, et les lois ne le reflètent pas.
Ce qu'elle dit à la politique
Sa colère est frontale et assumée. Ce qu'elle reproche au débat belge : beaucoup d'affrontements et de punchlines, très peu de contenu. Le glissement du politique vers le registre de l'influenceur — montrer ses assiettes en voyage quand des gens ne bouclent pas leurs fins de mois — lui paraît indécent.
Elle réclame davantage de personnes issues du monde associatif, culturel et de terrain, et ajoute une remarque qui vise ceux qui dénoncent les « carrières au chômage » : on ne devrait pas non plus faire carrière en politique.
