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Alain Berenboom : « Il fallait que ce soit une dystopie dans une Belgique parfaitement démocratique »

Avocat en droit d'auteur devenu romancier, il a défendu Tintin et reconstitué l'histoire de ses parents polonais. Son dernier livre imagine une Belgique de 2060 où la religion juive a été interdite — par un État hyper-démocratique. Conversation sur la liberté formelle, l'intelligence artificielle et les pays artificiels.

Invité · Alain Berenboom Durée · 52 min Publié · 1er septembre 2026

André Delvaux, professeur de néerlandais

Sa lumière porte un nom : André Delvaux, avant qu'il ne devienne le fondateur du cinéma belge moderne. À l'époque, il enseignait le néerlandais à l'athénée Fernand Blum à Schaerbeek — et y avait créé une classe expérimentale de cinéma, que Berenboom suivra quatre ans.

Ce que Delvaux lui a appris : que le cinéma est un art, pas « la soirée du samedi avec maman ». Et par lui, l'universalité de la culture, la littérature, la musique.

C'était une rencontre qui m'a fait sortir de ma famille et m'a fait découvrir un univers auquel je n'avais jamais eu accès.

Alain Berenboom

Une page blanche

Ses parents se rencontrent dans la pharmacie du père en 1940 — « une très bonne année pour faire des coups de foudre » — et échappent à l'occupant en se cachant. La majeure partie de la famille restée en Pologne disparaît.

Pour éviter à leur fils de connaître de pareilles horreurs, et pour effacer un passé douloureux, ils l'élèvent « à partir d'une page blanche », en petit Bruxellois modèle — « une espèce de croisement entre Spirou et Tintin ».

Une seule survivante : sa grand-mère, retrouvée à Varsovie en 1946 grâce à la Croix-Rouge, échappée du ghetto par les égouts, cachée dans une famille paysanne. « Physiquement, elle ressemblait plutôt à Jean-Paul II qu'à un rabbin. »

Elle poussera ses parents à émigrer en Israël. Ils font la demande en 1947, juste à sa naissance ; les Britanniques la refusent. « Ce qui était la meilleure chose qu'ils ont faite. »

Côté transmission, le tableau est paradoxal. Le père « bouffeur de rabbin », la mère indifférente et éprise de culture russe, aucun culte, aucun interdit alimentaire. Et pourtant, tous les dimanches pendant des années, le père lui lit un chapitre de la Bible — en français, et avec ce qu'il appelle un habillage laïque :

Dieu, ne tiens pas compte de Dieu. Ce qui compte, c'est les valeurs, c'est la morale, c'est l'importance de la justice.

Le père d'Alain Berenboom

Il faudra attendre 2013 et Monsieur Optimiste pour qu'il reconstitue cette histoire, à partir de masses de lettres conservées par ses parents, écrites en polonais et en yiddish, qu'il a fait traduire. Et qu'il se découvre « pas seulement le petit-fils de Til l'Espiègle, mais aussi celui d'Aba Berenboom ».

Fabriquer un droit

Son entrée en droit d'auteur tient elle aussi à Delvaux. Il voulait entrer à l'INSAS ; ses parents ont exigé « un diplôme sérieux » d'abord. Il choisit le droit par élimination — et, le diplôme en poche, n'a plus envie d'étudier.

Mais il avait continué à fréquenter les étudiants en cinéma plutôt que ceux en droit. Ceux-là entrent dans la vie professionnelle en même temps que lui et lui disent : on a besoin d'un avocat. Jean-Jacques Andrien, Chantal Akerman.

La matière était vierge. La loi belge datait de 1886 et ignorait le cinéma, la radio, la télévision, le disque.

C'était formidable de ne pas travailler sur un droit déjà organisé, mais pratiquement de fabriquer un droit.

Alain Berenboom

Internet, puis l'IA

Sur la bascule d'internet, son analyse déborde largement le droit. C'est la perte de mémoire, de l'histoire, des souvenirs : « tout est sur internet, donc on ne regarde plus rien ».

Sur le plan juridique, deux impasses simultanées. La technologie change chaque mois, si bien qu'une loi est dépassée dès son adoption. Et le cadre national est structurellement insuffisant face à une technologie mondiale, sans règles mondiales.

Sur le droit comparé, il livre un détail savoureux : Tintin au pays des Soviets est tombé dans le domaine public aux États-Unis, alors qu'il reste protégé partout ailleurs — la protection post-mortem de soixante-dix ans n'y existant que depuis 1978.

Sur l'IA, il se garde de prophétiser : on ne savait pas non plus, à l'arrivée d'internet, si ce serait un terrain de jeu ou un instrument au service de la civilisation.

Mais il pose clairement le problème juridique central. Le droit d'auteur exige que l'œuvre soit le reflet de la personnalité de son auteur — c'est la définition jurisprudentielle de l'originalité, condition de la protection. Or on parle mal de personnalité derrière une machine.

Si quelqu'un publie un roman à succès dont il avoue qu'il est écrit par l'IA, tout le monde peut le copier sans payer de droits d'auteur.

Alain Berenboom

« Sauf que sans doute, il ne l'avouera pas. » Et il anticipe des modèles hybrides, où la créativité se réfugie dans l'intention et dans l'instruction — comparant la situation à Alexandre Dumas et Auguste Maquet : le nègre fabrique sur le schéma du maître, qui repasse derrière et « injecte son génie ».

Il raconte au passage l'avocat pris en faute pour des conclusions truffées de jurisprudence inventée, repéré par un magistrat qui avait vérifié les références.

Et il touche à ce qui, pour lui, résiste :

Pourquoi tel roman te touche de manière aussi personnelle, et tel autre te fait passer une bonne soirée, rien de plus ? L'IA ne remplace pas cette espèce de flamme impossible à appréhender.

Alain Berenboom

Le Soupçon ordinaire

Le cœur du livre est un dispositif qui glace. En 2060, la religion juive est interdite depuis trente ans. C'est la solution trouvée par les législateurs mondiaux, incapables de juguler à la fois l'embrasement du Proche-Orient et la résurgence de l'antisémitisme.

S'il n'y a plus de juifs, il n'y a plus d'antisémites.

Le raisonnement du législateur, dans le roman

Israël redevient la Palestine du mandat britannique. Et en filigrane : tout cela s'est fait sans heurts, « peut-être avec un soulagement général », le père du héros se convertissant au catholicisme pour avoir la paix.

Mais la vraie trouvaille est ailleurs, et c'est ce qui distingue son livre de 1984. Orwell inscrivait sa dystopie dans une dictature, inspirée de Staline. Berenboom, lui, situe la sienne dans une Belgique parfaitement démocratique, qui vient même d'adopter un code des libertés élargissant encore les garanties constitutionnelles.

Il illustre cette notion de liberté formelle par un exemple belge récent. Un écrivain flamand de premier plan écrit dans une chronique que ce qui se passe à Gaza le pousserait, s'il voyait un juif dans la rue, à sortir un couteau. Plainte déposée, acquittement : la loi contre le racisme ne s'applique qu'à ceux qui incitent autrui, pas à celui qui annonce son propre acte.

Ça montre le côté formel de la loi.

Alain Berenboom

L'antisémitisme, Israël

Interrogé sur la peur au sein de la communauté juive, il rapporte les échos qu'il reçoit : une inquiétude réelle, et chez certains une volonté de quitter le pays « à qui l'idée ne serait jamais venue il y a dix ans ». Après 75 ans où l'antisémitisme latent était sous le tapis, « on peut le sortir en quelque sorte ».

Il formule une observation précise plutôt qu'une généralité : manifester pour Gaza est légitime, mais il est singulier que certains manifestants crient « sale juif », alors que personne ne crie « sale orthodoxe » en manifestant contre Poutine.

Sur Israël, il décrit la fascination de son père devant ce « miracle » — un État qui se voulait laïque, avec Ben Gourion, les kibboutz, les orthodoxes mis sur le côté. Lui-même y est allé avant la guerre des Six Jours, vers 1965, pour voir sa grand-mère à Haïfa, avec qui il ne parvenait pas à parler — elle en yiddish et polonais, lui en français.

Son rapport aujourd'hui est distant. « Israël pour moi, c'est un État étranger comme l'Italie que j'adore. » Avec cette réserve : tout juif a un lien avec la source de son histoire et de sa culture. Et cette conclusion :

Je ne peux que voir avec horreur le développement de la politique israélienne depuis une vingtaine d'années. C'est pour ça que je ne suis pas retourné.

Alain Berenboom

Pourquoi la Belgique tient

Il partage la thèse selon laquelle tous les pays sont artificiels, et que la Belgique est peut-être la seule à le savoir. Il y voit une force, pas un défaut.

C'est cette espèce d'éternel puzzle dans lequel il manque toujours quelques pièces.

Alain Berenboom

Et il en tire un argument politique frappant. Le pouvoir y est dispersé entre tant d'autorités que plus personne ne peut le prendre. La menace du Vlaams Belang, premier dans les sondages en Flandre, serait selon lui neutralisée par l'enchevêtrement des contre-pouvoirs — là où en France, si le Rassemblement national arrive au pouvoir, il l'a.

Notre extrême droite à nous ressemble à la Belgique. C'est une extrême droite en queue de poisson.

Alain Berenboom
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