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Bruno Colmant : « Aujourd'hui, on ne voit pas comment un travailleur peut devenir plus riche de l'intelligence artificielle »

Il siégeait au comité de direction de la Bourse de New York quand Wall Street s'est effondré en 2008. Il en est revenu avec une conviction : il existe deux capitalismes, et la Belgique n'a pas choisi le même que l'Amérique. Conversation sur la dette, les pensions, la fiscalité et le partage des gains de l'IA.

Invité · Bruno Colmant Durée · 46 min Publié · 8 mai 2026

2008, vu depuis l'intérieur

Interrogé sur la rencontre qui l'a éclairé, Colmant ne cite pas un homme mais un événement : la crise de 2008. Il dirigeait alors la Bourse de Bruxelles et siégeait au comité de direction de la Bourse de New York. « J'ai vu le choc boursier le plus important en quasiment un siècle arriver sous mes yeux, et ça m'a profondément métamorphosé. »

Deux choses l'ont marqué, et ce ne sont pas celles qu'on attend. La première : la confiance dans l'avenir s'est éraillée. Sans l'intervention des États, l'épargne de pays entiers aurait été détruite — « ça veut dire que la symbolique de la monnaie aurait été pulvérisée ».

La seconde le frappe davantage encore. Devant Wall Street, des jeunes s'installent sur les trottoirs, sous la neige et la pluie. Ce sera Occupy Wall Street. « Ces gens étaient enjambés. » Et ils défiaient le capitalisme là où personne ne le fait — devant la statue de George Washington, à l'endroit même où fut prêté le premier serment présidentiel américain.

Il mentionne aussi, presque en passant, trois rencontres fugaces : Jimmy Carter à Zaventem, Jesse Jackson pendant une heure, et surtout un homme croisé à Schaerbeek dans les années 1980, dont il n'a compris l'identité qu'en apprenant sa mort — le commandant Massoud, assassiné deux jours avant le 11 septembre. « Un homme qui était christique. Il m'a tellement impressionné que je vois encore son visage. »

Deux capitalismes

C'est la thèse centrale de l'entretien, et elle est simple. Il existe le capitalisme rhénan, d'origine allemande, héritier de l'ordolibéralisme des années 1930, fondé sur une juste répartition entre les facteurs de production — le capital et le travail partagent ce qui a été produit. Et il existe l'économie de marché telle qu'elle s'est imposée aux États-Unis dans les années 1980 : au lieu de partager ce qui a été accompli, on anticipe ce qui n'a pas encore été produit.

Tout y devient prix : le travail, le capital, la marchandise. « Le rôle de la bourse, c'est de négocier le futur. » Colmant ne nie pas l'utilité des marchés pour allouer le capital, mais son choix est net.

Dans un système d'économie de marché, l'humain est une nuisance. Il n'y a que le capital à risque qui compte.

Bruno Colmant

Le capitalisme rhénan s'accompagne d'un tissu de solidarité qui empêche que quelqu'un tombe hors du circuit économique. Le modèle américain, lui, est « fondé sur la vulnérabilité complète du travail » — mobilité accrue, mais chutes sans filet.

Trump n'est pas un accident

Faut-il voir dans l'imprévisibilité trumpienne un danger pour l'économie ? Colmant corrige la question. Ce n'est pas l'imprévisibilité qui change tout, c'est que l'économie redevient politique. Un président qui impose des tarifs par décision discrétionnaire fait sortir le marché de son rôle de « fluide naturel ». On est loin du néolibéralisme reaganien qui voulait l'État hors de l'économie.

Sur la durée, il est pessimiste. Son dernier livre porte sur la transformation profonde des États-Unis, et il pense que le phénomène survivra à l'homme : le culte de l'homme fort est soutenu par les patrons de la technologie, « qui eux aussi ont un projet anthropologique pour l'humanité », et par un courant conservateur évangélique puissant, face à un parti démocrate émietté et sans leader.

Il désigne les penseurs de la tech — Peter Thiel notamment — comme les véritables acteurs. Leur postulat : la démocratie serait une disposition sous-optimale, la machine étant capable de formuler des choix mieux pensés. « Le plus important, ce n'est pas lui. Ce sont les patrons de la tech, dont les outils ont infiltré toutes nos économies et dont l'objectif est de placer chaque humain dans une bulle cognitive. » La troisième guerre mondiale, dit-il, est celle de l'intégrité cognitive.

Sur la question de savoir si Trump est une conséquence de l'échec de la méritocratie, il propose une autre lecture. Les États-Unis se sont fracturés entre les deux côtes universitaires et le centre industriel — l'Indiana où il a étudié, le Kentucky, l'Ohio — frappé par des délocalisations décidées à Wall Street. Le tour de force de Trump, capitaliste milliardaire, a été de faire croire que le reste du monde avait volé la richesse américaine, « alors qu'en réalité ce sont les Américains qui se sont enrichis au détriment de leur propre population ».

La dette : il a changé d'avis

Aveu rare chez un économiste : « au cours de mes trente ans d'observation de l'économie, j'ai un peu changé d'avis. Je pense que la dette est moins importante qu'on imagine. »

Son argument : pour chaque emprunteur il existe un prêteur ; la dette est une réallocation d'épargne, pas de l'argent tombé du ciel. Il rappelle l'origine oubliée du critère de Maastricht — 3 % du PIB d'investissement rapportés à 5 % de croissance donnaient 60 % de dette sur PIB en rythme de croisière.

Sa preuve est empirique : le spread entre la Belgique et l'Allemagne tourne autour de 60 points de base, « qu'on ait ou qu'on n'ait pas de gouvernement ». Si les marchés accordaient de l'importance au respect de nos objectifs budgétaires, cet écart aurait bougé. Il n'a pas bougé. Conclusion : l'action de nos gouvernements pèse moins qu'on ne le croit sur la perception des marchés — ce sont surtout l'état de l'économie allemande et celui de nos entreprises qui déterminent la croissance belge.

Cela ne signifie pas que tout est permis. Le hors-contrôle, dit-il, est signalé par les marchés eux-mêmes : quand le taux commence à monter, il faut agir.

Le gouvernement Arizona

Le diagnostic est sévère. D'abord, ça ne fonctionne pas : les projections du Bureau du plan ne montrent aucune réduction du déficit. Les trajectoires de retour à l'équilibre annoncées par les Régions wallonne et bruxelloise « feraient rire n'importe quel économiste ».

Ensuite, le reproche de fond : les mesures de flexibilisation de l'emploi sont pensées pour une économie proche du plein-emploi, celle de la Flandre, et ne résolvent rien du manque de croissance à Bruxelles et en Wallonie. Enfin, « l'accompagnement social est nul » — on change les règles des pensions en cours de vie, on précarise, alors que le chômage est souvent moins un problème d'emploi qu'un décrochage global, citoyen, culturel, alimentaire.

Et il pointe l'argument pernicieux qui suivra : ceux qui sont tombés l'auront cherché. « Une logique un peu protestante de stigmatisation de ceux qui ne sont pas capables de prendre leur destin en main. »

Que faire alors ? Sa réponse tient en deux mouvements. Ce n'est pas un gouvernement qui crée des emplois. Le vrai levier est l'enseignement : « si on arrive à donner à un étudiant de quatorze ou quinze ans l'envie d'un futur, on peut changer une vie ». Et il faut refondre entièrement le système fiscal et social, aujourd'hui bâti sur deux logiques incompatibles — une fiscalité fondée sur la capacité contributive, une sécurité sociale de nature assurantielle, dont les prestations ne sont plus financées qu'à moitié par les cotisations.

Quel est le projet de société que la Belgique veut déterminer ? Des totems budgétaires mis à part, je n'entends rien.

Bruno Colmant

L'IA et le partage des gains de productivité

Colmant situe l'IA comme la troisième grande révolution après l'agriculture et la machine à vapeur — une révolution cognitive, et de nature anthropologique. Détruira-t-elle autant d'emplois qu'elle en créera ? « Personne ne peut le savoir. J'en doute fortement. »

Mais la vraie question, insiste-t-il, est ailleurs : qui empoche les gains de productivité ? Marx décrivait déjà le capitaliste extrayant du travailleur une plus-value ; le capitaliste répondait que sans la machine, l'ouvrier ne produirait pas davantage. Le même affrontement revient à l'identique.

Et cette fois, dit-il, les marchés ont déjà tranché. La valorisation boursière des groupes technologiques reflète l'anticipation que les gains iront aux entreprises, pas aux travailleurs.

On ne voit pas aujourd'hui comment un travailleur peut devenir plus riche de l'intelligence artificielle.

Bruno Colmant

D'où l'enjeu crucial des accords sociaux et des normes salariales — avec cette limite qu'on n'aura aucune prise sur des entreprises technologiques qui ne sont pas situées en Europe.

Sur le revenu universel, il se montre prudent, faisant remarquer que les pensions et les biens publics en constituent déjà des formes. Il avance plutôt une piste, qu'il sait utopique : faire cotiser les entreprises selon leur degré de digitalisation. Et une question de fond : peut-on continuer à asseoir les cotisations sociales sur les seuls revenus du travail, alors que la valeur relative du travail baisse au profit des revenus du capital ?

Pensions et fiscalité

Sur les pensions, il rappelle qu'Étienne de Callataÿ fut le premier économiste francophone à alerter sur le choc démographique — « il n'y a rien de plus prévisible en économie que la démographie ».

Il est favorable à une dose de capitalisation, mais avec un avertissement : si la solidarité intergénérationnelle est altérée en cours de route, les jeunes comprendront que le contrat social auquel ils cotisent se détricote. Le risque est alors « une sédition sociale et fiscale ». Et un système de pension ne se change que sur la durée d'une vie, soit quarante-cinq ans.

Sur la fiscalité, son diagnostic est historique. Le système de 1962 était cohérent : globalisation de tous les revenus et progressivité. Année après année, on a déglobalisé — précompte mobilier libératoire, précompte immobilier déconnecté du revenu réel — si bien que la progressivité ne s'applique plus qu'aux revenus du travail, qui servent en outre de base aux cotisations sociales. Il plaide donc pour reglobaliser.

Il révèle au passage être l'auteur de la taxe sur les comptes-titres, conçue à la demande de Charles Michel comme alternative à une taxation des plus-values. Sa note initiale prévoyait d'y inclure les actions nominatives ; une dissension entre grandes familles actionnariales belges les en a fait sortir. « On aurait dû bien sûr taxer les actions nominatives. »

Sa critique de la taxation des plus-values est plus fondamentale : elle traite identiquement le rentier, dont le portefeuille diversifié optimise le couple risque-rendement, et l'entrepreneur, dont le capital concentré est fragile. Et les grands patrimoines ne réalisent jamais leurs plus-values — le capital est transmis ou logé en fondation. « On va toucher les mauvaises cibles avec les mauvais moyens. »

Sa proposition de principe : asseoir la fiscalité sur la vulnérabilité des revenus. Le revenu le plus vulnérable est celui du travail, exposé au choc technologique, à la maladie, à l'épuisement. Le capital, lui, survit normalement à l'humain.

Libéral, encore ?

La réponse est nuancée et frontale. Il revendique l'entrepreneuriat et la liberté d'entreprendre, sans lesquels il n'y a pas de croissance. Mais il refuse de s'associer au libéralisme tel qu'il s'exprime aujourd'hui : « le propos libéral francophone belge est ostracisant », marqué par une disqualification du savoir et des attaques contre les intellectuels, les journalistes et les universités. Pour lui, insupportable.

Ce qu'il dirait à un jeune de vingt ans

« Ce que j'ai envie de faire. » Et il raconte : l'année où sa fille commençait le droit, le patron d'un grand constructeur automobile déclarait qu'il fallait dissuader ses enfants d'étudier le droit à cause de l'IA. Il l'a appelée. Elle a répondu :

C'est pas un mec qui fait des bagnoles qui va me dire ce que je dois faire de ma vie.

La fille de Bruno Colmant
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