En écrit · Intégrale

Martin de Duve : « Sur cent personnes qui ont un problème d'alcool en Belgique, huit sont prises en charge »

L'alcool est le psychotrope qui fait le plus de dégâts sanitaires, sociaux et économiques — devant l'héroïne et la cocaïne. Il coûte entre quatre et six milliards d'euros par an à la Belgique. Et sur cent personnes concernées, quatre-vingt-douze passent sous le radar. Conversation avec un alcoologue qui refuse autant la prohibition que le laisser-faire.

Invité · Martin de Duve Durée · 46 min Publié · 18 août 2026

Ouvrir les œillères

Sa lumière professionnelle est un basculement de regard. Infirmier en traumatologie, il vivait la santé comme une mécanique. Le master en santé publique lui a montré qu'elle était aussi de la sociologie, de l'anthropologie, de la philosophie, du droit.

« Ça m'a vraiment ouvert les yeux sur une approche beaucoup plus holistique. » Il a quitté le monde biomédical peu après.

2003, la grande place Smirnoff

L'entrée dans le sujet de l'alcool tient du hasard et d'une scène précise. Fête de la musique à Louvain-la-Neuve : la grand-place devient « une grande place Smirnoff », visuels promotionnels géants, distributions gratuites de vodka. On est bien avant #MeToo, précise-t-il, et les clichés publicitaires n'ont pas vieilli.

La question qu'il se pose alors est méthodologiquement honnête : est-ce notre regard d'adulte qui devient moins tolérant, ou les pratiques ont-elles vraiment changé ? Il monte un colloque pour objectiver.

Le constat qui en sort ne l'a plus quitté : l'alcool reste de loin le psychotrope le plus consommé, totalement banalisé, hypervalorisé — et celui qui impacte le plus la santé physique, mentale et sociale.

Le continuum

C'est son concept central, et il l'oppose à la pensée binaire. Il existe un continuum de la consommation, de l'abstinence jusqu'à la dépendance sévère. Et en parallèle, un continuum de la prise en charge : promotion de la santé, prévention, réduction des risques, accompagnement, soins, réinsertion.

Il l'observe chez ses patients aux comportements de type binge :

Soit je suis sobre, soit je suis défoncé, et entre les deux il n'existe plus rien.

Martin de Duve

Et il applique la même critique à la loi. « L'alcool est aujourd'hui un peu tout, et les autres un peu rien. » Soit hyper-libéral, soit prohibitionniste. Alors que toutes les études convergent, dit-il, vers l'efficacité d'une régulation publique stricte des drogues en général — sanitairement, socialement et économiquement.

On a un gouvernement qui dit vouloir gouverner comme des ingénieurs et pas comme des poètes. Eh bien, la science est relativement claire.

Martin de Duve

Trois repères pour soi-même

Il propose des balises simples, qui valent d'être retenues.

Premier repère. Dès qu'on s'interroge sur sa consommation, ça vaut la peine de consulter — parce que la question elle-même est déjà un indicateur.

Deuxième repère. Ceux qui s'interrogent ne sont pas seuls : environ 15 % de la population belge présente un trouble de l'usage de l'alcool, soit une personne sur sept. Avec un biais aggravant : on s'entoure de gens dont le profil de consommation ressemble au sien, ce qui conforte dans l'idée d'être normal.

Troisième repère, le plus frappant. Sur cent personnes concernées, quinze sont diagnostiquées et huit prises en charge. C'est ce qu'on appelle le treatment gap.

Quatre-vingt-douze pour cent des personnes passent sous le radar.

Martin de Duve

Et le délai moyen avant de consulter est de dix-huit ans.

Quant aux repères de consommation à moindre risque — « le risque nul n'existe pas », insiste-t-il — le Conseil supérieur de la santé les fixe à dix unités par semaine, réparties sur plusieurs jours, avec plusieurs jours sans boire.

Le verre qui ne veut rien dire

L'anecdote la plus parlante de l'entretien. Un patient l'appelle : je bois deux à trois verres de vin par jour, plus souvent un whisky.

En consultation, de Duve lui fait choisir dans sa collection de verres celui qu'il utilise habituellement — du petit ballon jusqu'à « la piscine ». Le patient choisit la piscine, et se sert comme chez lui.

Résultat : 25 cl de vin par verre, soit 2,5 à 3 unités standard. Une bouteille fait 75 cl : à trois verres, elle est vide. Même exercice avec le whisky — 15 cl au lieu de 3.

Cette personne qui pensait boire trois à cinq verres par jour était en fait entre huit et vingt verres par jour.

Martin de Duve

D'où sa revendication la plus simple et la plus concrète : imposer l'indication du nombre d'unités d'alcool sur chaque bouteille. « Un virgule cinq centimètre carré. Ça ne coûte rien à personne, ni au producteur ni au législateur. »

Ce qu'on ne sait pas de ce qu'on boit

Il élargit à deux autres absences d'information, qu'il juge aberrantes.

L'alcool est le seul produit consommable sans information nutritionnelle — pas de calories, pas de glucides, pas de lipides. Résultat, selon lui, d'un travail de lobby du secteur viticole auprès des députés européens.

Le chiffre qu'il donne au passage mérite d'être connu : un gramme de sucre, c'est 4 kilocalories ; un gramme d'alcool, 7,1. Une bière ordinaire tourne entre 100 et 130 calories, une bière spéciale forte peut atteindre 300, un verre de vin entre 70 et 110.

Et la composition n'est pas davantage indiquée, hormis la mention obligatoire des sulfites. « Vous ne savez pas ce que vous consommez. »

Ce que ça coûte

Il s'appuie sur l'étude de David Nutt (2010) : l'alcool est le psychotrope au plus fort impact social, sanitaire et économique — devant l'héroïne, la métamphétamine, le crack et la cocaïne.

Le coût pour la Belgique : entre 4 et 6 milliards d'euros par an au minimum, soit environ un point de PIB. Et probablement très sous-estimé — une étude française d'envergure aboutit à 102 milliards par an, ce qui rapporté à l'échelle belge donnerait plutôt 14 milliards.

Face à cela, la publicité pour l'alcool reste très peu réglementée. Sa position ne souffre aucune ambiguïté :

L'État est aujourd'hui complice de nos surconsommations par son inaction.

Martin de Duve

Il pointe aussi l'incohérence de la limite d'âge belge — 16 ans pour la bière et le vin, 18 pour les alcools forts — devenue illisible avec les produits hybrides. Plus de 90 % des commerces ne respectent pas la législation. « À partir du moment où une loi est totalement niée, c'est que la loi est mal faite. »

L'argument qui devrait convaincre les comptables

Un euro investi en prévention, quatorze euros récupérés en coûts de soins de santé.

Je ne sais pas si tu connais des investissements plus rentables que celui-là.

Martin de Duve

Et la réalité actuelle : sur cent euros dépensés en soins de santé, 0,6 euro va à la prévention. Il pointe aussi la « lasagne institutionnelle » : ce sont les entités fédérées qui financent la prévention, alors que le principal bénéficiaire est la sécurité sociale fédérale. Il plaide pour une réunification des politiques de santé.

Regarder d'abord dans son propre verre

Sur les jeunes, il commence par renvoyer la question aux adultes, et il le fait avec une ironie bien sentie : nous voulons rester jeunes le plus longtemps possible — crèmes de jour, baskets à cinquante ans — tout en répétant que les jeunes d'aujourd'hui ne respectent plus rien.

Quand on met jeunes et alcool ensemble, on a des problèmes de représentation au carré.

Martin de Duve

Ce sont les adultes, rappelle-t-il, qui transmettent, qui mettent en place les pratiques commerciales, qui rendent l'alcool présent partout, et parfois qui offrent le premier verre.

Le Portugal, le Canada, l'Uruguay

Sur la politique des drogues, il cite trois expériences documentées.

Le Portugal a dépénalisé tous les usages il y a plus de vingt ans — le deal restant prohibé. Résultat : le nombre d'héroïnomanes divisé par deux. Parce que la déstigmatisation fait que deux à trois fois plus de personnes se déclarent consommatrices et demandent de l'aide. « C'est une problématique de santé, pas une problématique pénale. »

Sur le cannabis, il distingue nettement les modèles. Une légalisation ultralibérale produit des taux de THC très élevés. Le Canada est bien évalué mais imparfait ; l'Uruguay applique une régulation stricte — maximum 10 % de THC, vente en officine, autoculture limitée — mais plus c'est strict, plus le marché parallèle résiste. L'équilibre est à trouver entre les deux.

Il rappelle enfin que l'ONU a acté l'échec de la prohibition : des milliers de milliards de dollars par an pour saisir 2 à 5 % du marché. « Vous êtes producteur de yaourt, vous avez le même taux de perte sur la ligne de production. »

Santé mentale

Il livre des données fraîches — analysées la veille de l'enregistrement — de l'enquête sur la santé mentale en milieu étudiant. Les scores post-Covid de 2021-2022 étaient « absolument ignobles ». Ceux de 2024-2025 ont fortement diminué, sans revenir au niveau d'avant.

Mais il ajoute l'évidence : la période est anxiogène, la situation internationale instable, l'individualisme poussé à outrance par les réseaux. Et toute période d'instabilité montre une corrélation quasi immédiate avec la consommation de psychotropes ou les pratiques addictives — y compris le sport ou les écrans à outrance.

Le problème d'accès reste entier : cinq à sept mois d'attente pour une consultation chez lui, peu ou pas de place dans les centres de santé mentale. Il note tout de même, en toute nuance, une attention politique plus grande qu'avant — « mais c'est beaucoup trop lent ».

Le curseur

Son mot de la fin dépasse largement l'alcool.

Il y a une tendance terrible, qui a un impact sur nos démocraties : mettre le curseur de la responsabilité de plus en plus sur l'individu. Or ce sont des questions sociétales.

Martin de Duve

Stigmatiser le consommateur, le migrant, celui qu'on désigne — c'est, dit-il, passer à côté d'une vision systémique. « Le curseur de la responsabilité, il faut le remettre au niveau de la collectivité. »

Autres textes