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Michel Claise : « La Belgique n'est pas un narco-État. La seule question, c'est de savoir quand il le deviendra »

Mille milliards d'euros de produit criminel par an en Europe, 5 % des dossiers de blanchiment traités, quatre constitutions de partie civile sur cinq abandonnées faute de policiers. L'ancien juge d'instruction dresse l'état des lieux d'une justice financière à bout de souffle — et refuse de s'y résoudre.

Invité · Michel Claise Durée · 53 min Publié · 14 avril 2026

Mille milliards

Presque toute infraction rapporte de l'argent : « il y a peu de choses dans le code pénal qui ne rapportent pas de l'argent, à part le crime passionnel ». Narcotrafic, cybercriminalité, contrefaçon, fraude fiscale et sociale, trafic d'êtres humains, escroqueries. Additionnez, et vous dépassez mille milliards d'euros par an en Europe — un chiffre qu'il estime lui-même sous-évalué de moitié.

Mais le vrai vertige n'est pas dans le montant annuel. Il est dans l'accumulation. Ces milliards s'ajoutent à ceux de l'année précédente, et à ceux de l'année d'avant, tous déjà blanchis, tous déjà injectés dans l'économie légale. « L'économie parallèle a pris possession de notre propre économie licite. » Une spirale, dit-il, que nous ne contrôlons plus.

Les lois sont là. Les moyens, non.

Ce qui rend le constat amer, c'est que la Belgique n'est pas démunie sur le papier. La CTIF — la Cellule de Traitement des Informations Financières — reçoit chaque année des dizaines de milliers de déclarations de soupçon émanant des banques, des notaires, des comptables. Quatre-vingts personnes y travaillent. L'outil, dit Claise, est magnifique.

Lorsque la CTIF transmet un dossier au parquet de l'arrondissement concerné :

Nous constatons avec horreur depuis des années que seuls 5 % des affaires sont traitées par les parquets, par manque de moyens humains.

Michel Claise

Le même étranglement frappe la justice ordinaire. Claise raconte les appels qu'il reçoit encore de particuliers qui ne comprennent pas pourquoi leur plainte n'avance pas. Sur cinq constitutions de partie civile, quatre finissent à la poubelle — faute d'enquêteurs disponibles. Les tribunaux saisis reconnaissent qu'il s'agit d'une atteinte à l'État de droit, et constatent dans le même mouvement qu'ils n'ont aucun moyen d'ordonner à la police de travailler. « Toute la justice va mal. »

Un parquet national financier — mais sous tutelle

Michel Claise porte depuis des années l'idée d'un parquet national financier belge, calqué sur le modèle français. Le gouvernement est en train d'en créer un. Il devrait s'en réjouir sans réserve. Il ne le fait pas.

Sa satisfaction, c'est que c'est au moins le signe que le monde politique a perçu le problème. Sa déception : le parquet créé ne sera pas indépendant. Il dépendra du parquet fédéral. Or la mission première d'un tel parquet, c'est la lutte contre la corruption — publique et privée. Un organe qui doit pouvoir enquêter sur les puissants et qui reste rattaché à une hiérarchie qu'il juge « trop politisée » : Michel y voit le risque d'une récupération, et ne s'en cache pas.

Il accorde pourtant un crédit. Un recrutement massif de policiers accompagne la réforme. « Je vais dans un premier temps lui faire confiance, et nous tirerons les conséquences par rapport aux résultats. »

Car des résultats, il y en a. Sa doctrine tient en une phrase : frapper au portefeuille avant de viser la prison. « Quand une organisation criminelle dispose de moyens considérables, ce qu'il faut faire, c'est la priver de ses moyens. » Il cite Airbus, condamné à trois milliards d'amende réglés rubis sur l'ongle au parquet national financier français. Et son propre cabinet, qui a rapporté 450 millions d'euros aux recettes de l'État belge sur la seule année 2019.

Deux enveloppes

Sur la corruption, Michel Claise déplace le regard. On l'imagine politique ; elle est d'abord ordinaire. Elle touche des gardiens de prison, des fonctionnaires communaux, des policiers, des dockers. Et elle avance rarement seule : elle vient accompagnée d'une menace.

Tu as deux enveloppes. Dans une enveloppe, il y a 15 000 euros. Dans l'autre enveloppe, l'adresse de l'école où vont tes enfants. Tu choisis — mais les conteneurs doivent être déplacés pour éviter les contrôles aléatoires des douanes.

Michel Claise, sur les méthodes employées au port d'Anvers

Que fait le docker ? Il prend l'enveloppe avec l'argent. « Peut-on vraiment lui en vouloir ? »

De ce constat, Claise avait tiré une proposition concrète, exposée devant la commission Justice de la Chambre : créer à la police fédérale une cellule spécialisée qui accueillerait ces hommes comme des victimes, leur offrirait une protection familiale, et s'appuierait sur leurs dénonciations pour infiltrer les réseaux. « Tout le monde a considéré que c'était une excellente idée, et jamais personne n'a bougé le petit doigt pour le réaliser. »

Le manque de moyens produit le même gâchis en aval. Claise a arrêté cinq fonctionnaires d'une commune bruxelloise qui vendaient de faux permis de conduire et de fausses annexes 19 — ces documents qui permettent de s'installer en Belgique. L'exploitation des ordinateurs saisis avait identifié quatre autres communes impliquées. Réponse de sa hiérarchie policière : contente-toi de celle-là, on n'a pas assez de monde. « On ne s'est toujours pas attaqué aux autres. »

Narco-État : pas encore, mais

Ce n'est pas un narco-État. La seule question qu'il faut se poser, c'est de savoir quand il le deviendra — parce que là, nous sommes sur la bonne voie.

Michel Claise

Sa définition ne se limite pas au cas colombien, où Pablo Escobar siégeait à l'Assemblée nationale. Le narco-État, c'est d'abord la prise de possession économique du monde des affaires par les trafiquants. Les chiffres qu'il répète n'ont pas bougé : cinquante euros le gramme de cocaïne pure, environ mille tonnes par an qui franchissent les mailles du filet douanier au port d'Anvers. Les analyses d'eaux usées détectent désormais de la cocaïne partout en Belgique — « c'est le contraire qui eût été étonnant ». Et la technique évolue : la carbonisation de la cocaïne, indétectable par les chiens comme par les douaniers, réversible par un procédé chimique peu coûteux.

Sur la consommation, Michel distingue. L'usager en addiction, souvent pris dans des drames sociaux — il pense aux sans-papiers, consommateurs et dealers à la fois — relève de la santé publique. L'usager récréatif, lui, devrait être sanctionné, par des mesures simples comme la saisie du véhicule : « ces gens, dans leur récréation, engraissent les organisations criminelles ».

Mais sur le cannabis, il bascule. Une légalisation encadrée, sur le modèle canadien ou portugais, apporterait trois choses : des recettes fiscales pour l'État, un assainissement du produit — la teneur en principe actif du cannabis de rue ne cesse de grimper, avec des effets sanitaires lourds — et des moyens policiers libérés pour la cocaïne. Vente interdite aux mineurs, répression maintenue sur le reste, accompagnement médical et psychologique de ceux qui en ont besoin. « Pourquoi laisser ces recettes dans la poche des truands alors qu'on pourrait les mettre dans celle de l'État ? »

Follow the money

La cybercriminalité représente, selon lui, 350 milliards d'euros par an en Europe. Derrière les appels frauduleux au français impeccable, on trouve aussi bien des informaticiens isolés que des structures mafieuses lourdes.

Claise raconte le démantèlement d'une organisation internationale partie de Saint-Pétersbourg, qui siphonnait les comptes bancaires par tranches de trois à cinq mille euros — des centaines de millions à l'échelle belge, des milliards à l'échelle européenne. Toute l'Europe enquêtait sur le virus et le système informatique. La Belgique a choisi l'autre voie : suivre l'argent. La piste est remontée par la Moldavie, la Pologne et l'Ukraine, où les enquêteurs se sont rendus dix-huit fois.

Sur la prévention, il se montre sévère envers le vocabulaire officiel. On parle de « cyber-résilience » — autrement dit, dit-il, apprendre à être de bonnes victimes. Il refuse le mot. Il veut une armée d'informaticiens à la police pour la répression, et une formation qui commence à l'école, très jeune.

Les civelles, les chênes et les déchets

C'est sans doute la partie la moins attendue de la conversation. La criminalité environnementale est, selon les Nations unies, le troisième produit du crime mondial. Claise en donne trois visages.

Le trafic de déchets, d'abord : une entreprise qui veut éviter le coût d'un traitement légal fait appel à des transporteurs complaisants, et la cargaison finit dans les forêts — la Wallonie étant particulièrement visée. Lorsqu'il en a alerté un responsable politique wallon, la réponse l'a glacé : « mais on n'en parle pas dans la presse ».

Le trafic d'espèces, ensuite. Les civelles — les jeunes anguilles — représentent trois milliards d'euros par an. La Chine, qui n'a plus d'anguilles, pille les réserves européennes via le port d'Anvers. Ou cette forêt de chênes séculaires, en France, débitée en une nuit et expédiée vers la Chine.

Enfin l'écocide, « l'impératrice des infractions environnementales ». Le nouveau code pénal belge prévoit jusqu'à vingt ans de prison. Sauf que la répression environnementale relève des Régions, de sorte que la loi sera pratiquement inapplicable, hors peut-être une pollution en mer du Nord. « Nous avons un travail énorme à faire en terme législatif. »

Chose rare, souligne-t-il : en matière de blanchiment et de corruption, les lois belges sont bonnes. En matière d'environnement, elles manquent.

Le marché de l'art, angle mort du blanchiment

Le mécanisme est d'une simplicité désarmante. Pour blanchir par l'art, deux voies : acquérir officiellement une œuvre à bas prix en réglant le reste au noir, ou acheter très au-dessus de la valeur réelle pour revendre ensuite à soi-même et rendre l'argent officiel. S'y ajoute l'escroquerie classique — la fausse pièce authentifiée par de vrais faux documents.

Claise raconte la saisie, chez un antiquaire du Sablon, d'une pièce égyptienne qui aurait eu sa place dans les vitrines du musée de Louxor. Les archéologues de Mariemont, appelés à l'expertiser, ont répondu à sa question sur la valeur :

Mais Monsieur le juge, c'est inestimable.

Devant une pièce pillée revendue un million d'euros

La loi impose désormais aux marchands d'art de déclarer leurs soupçons de blanchiment à la CTIF — obligation lourde, mais dont personne ne vérifie l'effectivité. Claise plaide pour un véritable ordre professionnel, doté d'une déontologie et d'un contrôle, comme en ont les avocats, les architectes ou les pharmaciens, en lieu et place de « cette chambre des antiquaires qui est finalement une bande de copains ».

L'intelligence artificielle : un comité d'éthique

Interrogé sur l'IA, Claise déplace encore une fois la question. L'angle social — les emplois détruits, le contrat social à repenser — lui paraît fondamental mais insuffisant. Ce qui l'inquiète davantage, c'est le contenu : la possibilité de nourrir ces systèmes de fausses données qui deviennent, pour eux, la réalité.

Son exemple est judiciaire : un avocat anversois condamné à 25 000 euros de dommages et intérêts par la cour d'appel pour des conclusions truffées de références jurisprudentielles inventées. Question de déontologie, certes. Mais surtout démonstration que le problème est dans la matière première.

D'où sa proposition : un comité d'éthique issu du monde public, composé non seulement d'ingénieurs mais de philosophes, de sociologues et de juristes, chargé de vérifier les usages et les contenus, avec une possibilité de dénonciation. Il reconnaît volontiers que l'idée est encore à l'état d'ébauche.

Et puis il y a cette anecdote, qu'il raconte en riant. Lui qui n'a jamais utilisé l'IA s'y est essayé une fois, pour conclure son essai sur la criminalité financière. Il a demandé au « génie dans la lampe » de rédiger la conclusion : deux pages magnifiques. Puis de réagir en politicien peu éclairé ayant lu le livre : un texte « style maire de Champignac, à mourir de rire ». Puis de parler en patron d'organisation criminelle. La réponse commençait par : « Mes chers associés, jamais nos affaires ne se sont aussi bien portées. » Son éditrice a accepté que l'essai se termine ainsi.

L'Iran et l'état de nécessité

La conversation, enregistrée alors que la guerre battait son plein, se déplace vers l'Iran, sujet du dernier livre de Claise, coécrit. Son analyse : l'Iran n'est pas un éclat de l'Empire ottoman comme ses voisins, c'est la Perse millénaire, et cette profondeur historique donne au peuple iranien une consistance propre. Depuis 1979, révoltes internes et pressions internationales ont échoué à ébranler le régime.

Son argument juridique est le plus frappant. À ceux qui invoquent la violation du droit international, il oppose une métaphore de prétoire : un avocat dénonce à la police un client qui annonce vouloir tuer sa femme et son enfant ; poursuivi pour violation du secret professionnel, il est acquitté au nom de l'état de nécessité, le tribunal ayant mis dans la balance la norme d'un côté et la vie humaine de l'autre. Claise applique le même raisonnement à l'Iran.

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