1989
Sa lumière est une date. Il entre à l'école des arts graphiques cette année-là, persuadé qu'il veut être peintre. Premier exercice de la première semaine : illustrer l'actualité.
Ça a fait comme une bombe atomique dans ma tête.
Nicolas Vadot
La révélation tient en ceci : avec une feuille et un crayon, sans savoir dessiner ou presque, il pouvait s'exprimer sur le monde. « Quand les autres ramaient pour trouver une idée, moi j'en avais déjà vingt. » Un esprit punk, dit-il : commencer sans avoir la technique, qui viendra après.
Et le monde bascule dans la foulée — le Mur tombe en novembre, Ceaușescu trois mois plus tard. Il fait le parallèle avec les premiers mois de 2025 et la réélection de Trump : même sensation d'accélération, sauf que cette fois « les murs, au lieu de tomber, reviennent ».
Dessinateur, pas illustrateur
C'est la distinction à laquelle il tient le plus, et il y revient plusieurs fois. Le dessin n'est pas une fin, c'est un moyen.
Un illustrateur doit faire des beaux dessins. Nous, on doit faire des bons dessins.
Nicolas Vadot
Ses limites techniques initiales, dit-il, ont été un avantage : elles l'ont obligé à aller à l'essentiel, et le dessin politique est un art de synthèse. La partie visible n'est que l'écume : le vrai travail, c'est s'informer, lire, écouter, « laisser traîner ses oreilles partout ».
Sa règle de lisibilité lui vient de ses professeurs : montre ton dessin à trois personnes dans la rue ; si deux ne comprennent pas, il est mauvais. Pédagogie sans didactisme.
Et son but n'est pas de convaincre mais de déclencher.
Je ne prétends pas être exhaustif, parce que sinon je ne serais pas dessinateur de presse, je serais curé.
Nicolas Vadot
Anywhere
La question des nationalités ouvre la partie la plus personnelle. Père français, mère britannique, épouse australienne, un grand-père irlandais nommé Patrick Kelly. Il aurait pu devenir belge ; il ne l'a pas fait.
De là, dit-il, vient son aversion pour le nationalisme : « je ne comprends pas comment on peut être fier ou honteux de l'endroit où on est né », sur lequel on n'a eu aucune prise. La seule nationalité dont il pourrait tirer fierté serait l'australienne, parce qu'il est allé la chercher.
Il mobilise la grille de David Goodhart — les somewheres et les anywheres — et se situe entre les deux. Le clivage politique d'aujourd'hui, selon lui, ne passe plus entre droite et gauche mais là. Il se compare à un chat : « il gratte pour que tu lui ouvres la porte, et une fois que tu lui as ouvert, tu sors ou tu sors pas ? »
Mais il se défend d'être hors sol. Pour être pertinent sur l'international, il faut comprendre ce qui se passe ici. D'où son étonnement devant les Français installés à Bruxelles depuis trente ans et incapables de nommer le Premier ministre belge — « ils vivent quasiment avec un complexe colonial ».
Sur la Belgique, il pointe un défaut — « la première chose que fait un Belge quand il sort de son pays, c'est qu'il s'excuse » — et une vertu : l'obligation de comprendre ce que pense l'autre communauté empêche le nombrilisme. Sa formule pour les étrangers : deux maisons voisines, et à chaque conseil de famille on doit laisser la porte ouverte pour que l'autre écoute.
Si tu passes ton temps entre dessinateurs de presse, tu deviens con.
Nicolas Vadot
Offenser, et être offensé
C'est le cœur de l'entretien. Sur l'autocensure, sa réponse est sans détour : « les gens qui disent qu'ils ne s'autocensurent pas mentent ». On s'autocensure en permanence, c'est ce qu'on appelle les convenances sociales.
Ce qui a changé, c'est la provenance. « Avant, la censure venait quand même exclusivement de la droite. Maintenant, elle vient aussi de la gauche. » Pris en étau, dit-il, « entre une droite hargneuse et une gauche sectaire ».
Son outil conceptuel est une distinction qu'il enseigne dans les écoles :
Il ne faut jamais mélanger un fait, une opinion, une croyance. S'il pleut, c'est un fait. Il fait moche, c'est une opinion. Dieu nous pleure dessus, c'est une croyance.
Nicolas Vadot
Et une autre, entre la loi et la morale : « la loi s'adresse à tous, la morale ne regarde que soi ».
D'où sa formule centrale : une société de plus en plus clivée devrait réapprendre à offenser et à être offensée. Parce qu'être offensé oblige à réfléchir — y compris devant des dessins de confrères qui le choquent. Sa définition de son métier : « mettre le monde à distance pour le rendre plus supportable ».
Il évoque la polémique après la catastrophe de Crans-Montana : le dessin de Charlie Hebdo n'était ni drôle ni bon, dit-il, mais il riait du malheur pour le mettre à distance. Lui-même a été critiqué pour un dessin sur le même sujet, fait « en tant qu'historien du quotidien ».
Sur le refus d'un dessin par un journal : ça arrive, c'est rare, et c'est normal — un journal est une entreprise privée. Titulaire dans ses deux rédactions, il discute tous les jours, débat, gagne parfois, perd parfois. « Si tout à coup on me dit dix fois de suite non, là je vais peut-être devoir aller voir ailleurs. »
Le paradoxe de la nuance
Interrogé sur la radicalité et la prime à celui qui crie le plus fort, il formule le paradoxe de la fonction politique :
Tu es là en principe pour penser au bien commun, mais si tu veux t'en sortir dans ce métier, tu dois penser qu'à ta gueule.
Nicolas Vadot
Il raconte ses interventions avec Cartooning for Peace dans des écoles de banlieue française, sous protection. Une scène le frappe : des filles de quinze ou seize ans commencent à s'engueuler. Il les arrête. « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de faire ? Vous venez de débattre. » Débattre, leur dit-il, ça veut dire ne pas être d'accord sans se tirer dessus.
Et il assume le paradoxe de son propre métier : exprimer des opinions tranchées tout en faisant preuve de nuance. Son exemple casse-gueule est l'euthanasie. Il est favorable à la loi belge, y compris pour les enfants. Mais si l'un de ses enfants devenait un légume et qu'il fallait débrancher, « je ne sais pas si je le ferais ». Raison pour laquelle il ne traitera pas de réactionnaire quelqu'un qui y est opposé.
Nous sommes faits de plusieurs identités. Elles ne s'écrasent pas, elles s'empilent.
Nicolas Vadot
La démocratie
Est-il pessimiste ? Oui. Il y a une fatigue démocratique, et une démocratie américaine de bientôt deux cent cinquante ans qui glisse vers la « démocrature ».
Mais il défend l'Europe avec une anecdote parlante. Lors d'une exposition Cartooning for Peace à Mons, le traducteur américain rendait systématiquement élargissement par expansion — alors qu'il fallait enlargement. Expansion suppose l'impérialisme. Or l'Europe, dit-il, « c'est une création qui n'est pas impérialiste », précisément parce que ses membres l'ont tous été avant.
Il s'appuie sur Pierre Rosanvallon pour définir le populisme de proposition : le peuple aurait toujours raison car exempt des défauts humains ; il doit donc être incarné, non représenté ; et pour cela il faut réduire la démocratie intermédiaire. « Or la démocratie intermédiaire, c'est ce qui fait la démocratie. » D'où la passion des référendums, de Mélenchon à Bardella.
Et une lucidité désabusée sur ce qui intéresse vraiment les gens : ce qu'ils vont manger, ce qu'ils vont donner à leurs enfants, ce qu'ils vont regarder sur Netflix.
La démocratie monte par l'escalier et descend par l'ascenseur.
Nicolas Vadot
L'IA et l'impressionnisme
En 2023, lors d'une conférence, quelqu'un lui lance que son métier sera peut-être le seul de la presse à survivre à l'IA. Il y voit aujourd'hui une prédiction juste, et l'explique par l'histoire de l'art.
L'invention de la photographie retire à la peinture ce pour quoi elle existait depuis soixante mille ans : représenter le réel. Deux voies s'ouvrent alors. L'art pompier, qui singe la photographie et ne fera jamais aussi bien. Et l'impressionnisme, qui fonde l'art moderne sur la subjectivité et l'imperfection.
Le dessin politique, dit-il, est du côté de l'impressionnisme. Il a testé : les dessins générés sur la défaite d'Orbán étaient « des dessins bateau », sans point de vue. Or les lecteurs ne veulent pas un dessin quelconque, ils veulent celui d'un auteur, pour se positionner par rapport à lui.
La faiblesse de mon métier devient sa force. La faiblesse, c'est qu'il est tout petit ; sa force, c'est qu'il assume sa subjectivité.
Nicolas Vadot
En revanche, il est catégorique sur les illustrateurs publicitaires, qui répondaient à un cahier des charges : ceux-là n'ont plus de travail.
Et il termine sur une observation sociale plutôt qu'esthétique : l'IA renforce paradoxalement les métiers manuels — « le métier le moins remplaçable, c'est coiffeur » — pendant que les cols blancs commencent à être remplacés.
Les révolutions ne se font jamais à la marge. Elles se font quand la classe moyenne n'a plus de quoi vivre, et c'est ce qui risque d'arriver.
Nicolas Vadot
