En écrit · Intégrale

Sébastien Vandenheede : « La solidarité est toujours là, si on arrive à la réveiller »

Il tient une brasserie à Jette et il en a fait autre chose qu'un commerce. Conversation sur l'horeca qui souffre, la faillite dont on se relève, les cafés qui ferment — et ce que leur disparition fait à la démocratie.

Invité · Sébastien Vandenheede Durée · 34 min Publié · 8 juillet 2026

Ce qu'un père transmet

Sa lumière, c'est son père. Pas pour ce qu'il a accompli — enseignant, directeur d'école, conseiller d'un ministre — mais pour une qualité précise : il savait accueillir les lumières des autres.

S'il était performant dans son travail, c'était parce qu'il pouvait s'entourer convenablement. Il écoutait les gens, il savait dire merci, il savait dire s'il vous plaît.

Sébastien Vandenheede

Il étend la réponse à ses trois frères — un avocat, un directeur des sports, un professeur qui tient un club de minimes — chacun excellant, dit-il, parce qu'il écoute.

Jette, et Bruxelles qui souffre

Il est né à Jette, il s'en revendique. Une commune très verte, dotée d'un centre culturel, d'une bibliothèque, d'une salle omnisports, de parcs — ce qu'il appelle une commune supracommunale, où tout Bruxelles vient quand il y a un concert gratuit.

Mais le constat est sombre. « Bruxelles souffre, Bruxelles est en souffrance. » Et son diagnostic, il le pose avec une image qui lui ressemble :

Tout ce qu'on a construit autour de la société est occupé tout doucement, comme un plancher vermoulu, à se casser un peu la gueule.

Sébastien Vandenheede

Ce qui a bâti cette société, dit-il, c'est la solidarité : l'enseignement, les soins de santé, le soin porté aux enfants, aux aînés, aux gens en difficulté. C'est cela qu'il voit se fissurer — « les gens sont dans leur couloir et font de moins en moins attention à ceux d'à côté ».

Mais il refuse d'en rester là : l'opération pièces jaunes menée avec un client, cent cinquante kilos de pièces, tous les commerçants de Jette participant. « La solidarité est toujours là si on arrive à la réveiller. »

Une brasserie comme lieu

La Brasserie Le Central n'est pas seulement un commerce qui tourne : c'est un dispositif de lien.

Il raconte l'opération de Noël. Cent vingt motards déguisés en Pères Noël arrivent un matin de marché de Noël, au profit d'une association qui aide les enfants brûlés. Une pâtisserie offre trois cents couques sans discuter. Des enfants d'école maternelle de Schaerbeek préparent cent quarante colis, que les motards livrent aux aînés du CPAS de Jette. Le pasteur du quartier bénit les motos.

Et puis se produit ce qu'il n'avait pas prévu : les aînés répondent aux enfants. Marcel, Jocelyne, Hélène écrivent des cartes. Les enfants veulent alors les rencontrer — d'où des jeux intergénérationnels organisés au CPAS.

C'est le boulot d'un commerçant aussi, il ne faut jamais oublier ça.

Sébastien Vandenheede

L'horeca, et la vérité qu'il dit aux jeunes

Sur l'état du secteur, il ne maquille rien. Il donne cours à des jeunes qui découvrent le métier, et il commence par les décourager :

Si vous voulez gagner beaucoup de sous, ne faites pas ce métier. Si vous voulez une vie de famille traditionnelle, ne faites pas ce métier. Et si vous acceptez de travailler quand les autres s'amusent, alors faites-le.

Sébastien Vandenheede

Sur les flexi-jobs et les étudiants, son propos est nuancé et un peu amer. Sans eux, estime-t-il, ce serait 80 % de faillites immédiates. Mais il pointe un glissement : autrefois, le flexi-job permettait de s'offrir un extra ; aujourd'hui, notamment chez les seniors, c'est devenu « un moyen de pouvoir vivre normalement ».

Il reconnaît honnêtement le reproche qu'on peut lui faire — ces emplois prennent la place d'un salarié qui aurait une famille à nourrir — mais dit ne pas pouvoir faire autrement. « C'est devenu un modèle économique auquel on ne peut pas déroger, parce que c'est devenu la règle. »

Sa propre recette tient en peu de choses : soigner les habitués, accueillir les enfants — « si tu les traites bien, ce sont tes meilleurs ambassadeurs » —, prendre soin des aînés, et se remettre en question tous les jours.

La faillite

Il en parle sans détour, et c'est peut-être le passage le plus utile de l'entretien pour d'autres indépendants. Il a fait faillite, perdu l'établissement, mis trois à quatre ans à revenir.

Il note au passage une différence culturelle : aux États-Unis, une faillite se répare vite, elle est même vue comme un apprentissage ; en Belgique, elle vous met par terre, notamment vis-à-vis des banques.

Ce qu'il en a tiré : il a découvert qu'il savait transmettre. « Avant, je n'étais pas du tout formateur, ça ne m'intéressait pas du tout. » Et une définition de la résilience qu'il a apprise à ses dépens :

La résilience, ce n'est ni une qualité ni un défaut. C'est quelque chose que tu as ou que tu n'as pas, et que tu dois accepter — y compris au sein de ton équipe.

Sébastien Vandenheede

Il refuse d'ailleurs qu'on lui prête du courage. La vraie résilience, dit-il, il la voit chez un père de six enfants dont l'épouse a subi un Covid long, ou chez ceux qui se battent pour un enfant différent.

Conseiller communal

Il se dit utile, pour une raison simple : les gens l'abordent dans la rue et lui parlent de leurs problèmes concrets, qu'il peut ramener au conseil. Il salue une administration communale réactive, ce qui n'est pas la règle partout.

Ce qu'il regrette : qu'on soit « plus dans la dispute que dans la création et l'organisation de projets ». Et il rappelle une évidence trop souvent perdue :

Quand on a été élu par 200, 300, 500 ou 1000 personnes, on représente tous les Jettois. Pas seulement ceux qui ont voté pour nous.

Sébastien Vandenheede

Il décrit aussi le décalage entre l'intuition du citoyen et la réalité des moyens. Avant d'être conseiller, la saleté de sa commune l'agaçait ; depuis, il a découvert qu'on y ramasse plus de mille kilos d'encombrants par jour. « Avant, tu jetais une canette ; maintenant, tu jettes ton frigo. » Le problème, tranche-t-il, est un problème de citoyenneté — « ce ne sont pas les bourgmestres ni les échevins qui vont jeter des frigos dehors ».

Les tiers-lieux et la démocratie

C'est sur ce point que la conversation prend de la hauteur. François De Smet évoque les travaux de Robert Putnam sur la disparition des lieux de socialisation aux États-Unis, et ceux d'un chercheur ayant établi une corrélation, en France, entre la fermeture des cafés et le vote d'extrême droite.

La réponse de Vandenheede tient en une image de son quotidien :

Moi je me dispute souvent avec ma clientèle. Voilà, c'est le jeu.

Sébastien Vandenheede

Là est l'argument. Au-delà des écrans qui isolent, un café oblige à se confronter à l'autre dans un cadre convivial. « Là, tu es face à l'altérité, tu deviens plus tolérant ; alors que si tu es seul derrière ton écran, tu deviens radical. »

La jeunesse

Deux inquiétudes, exprimées sans détour. La première : le désintérêt pour la politique. Il raconte avoir discuté de la séparation des pouvoirs avec ses étudiants à propos des visites domiciliaires — ils n'avaient pas la culture politique nécessaire, et c'est en la leur expliquant qu'ils ont commencé à s'inquiéter.

La politique ne vous intéresse pas ? Ce n'est pas grave. Elle s'intéresse à vous.

Sébastien Vandenheede

La seconde : les dépendances, et en particulier le protoxyde d'azote, dont il voit des jeunes autour de lui banaliser l'usage faute d'information — « surtout si ce n'est pas cher ».

Sur l'IA, il est pragmatique : on y est, elle existe, autant s'en servir, il l'utilise pour chercher des idées. Mais il maintient une ligne : il continuera à travailler avec sa graphiste, parce qu'elle crée une véritable identité. Le logo de la brasserie, c'est son frère qui l'a fait, pas une machine. « Il y a une âme, et cette âme-là, jusqu'à preuve du contraire… »

Son message final aux jeunes tient en deux mots : renseignez-vous, essayez par vous-mêmes.

Autres textes