Une famille, plusieurs pays
Sa lumière, elle refuse de la réduire à une seule rencontre. C'est d'abord une famille — « où il y avait beaucoup de lumière », où on l'initie au débat philosophique « mais aussi à la vie dans toutes ses dimensions, autant intellectuelle que de plaisir, que de désir ».
Le reste tient de la géographie. Si elle naît en Ukraine, c'est par la coopération entre l'Algérie et l'URSS, qui y amène son père. Et par un choix de classe assumé de sa mère : depuis Chypre, deux routes s'ouvraient, « aller chez les riches, c'est-à-dire en Angleterre, et aller chez les modestes, c'est-à-dire en URSS ». Venant d'un milieu très modeste, elle se battait déjà pour une éducation gratuite et de qualité. Elle choisit l'URSS.
De l'Algérie, elle parle sans ambiguïté : un très grand attachement, pour ce que le pays incarne dans l'histoire de l'humanité — « cette fougue pour la souveraineté politique » — et pour sa culture. Avec cette réserve : « Il a fait des choix qui n'étaient pas toujours heureux. »
Ce qu'on a raté : l'école, puis la famille
Le basculement des années 90, elle l'a vécu de l'intérieur, jusqu'au départ forcé de 1994. Mais ce qu'elle en retient, c'est un questionnement politique : comment un pays « qui me semblait un peu normal » bascule-t-il dans une violence extrême ? Et surtout : qu'est-ce qu'on avait raté ?
Ce qui l'a frappée, ce sont les jeunes de son âge, qu'elle connaissait, avec qui elle jouait à l'élastique, et qui sont partis au maquis islamiste — pour se retourner contre des gens honnêtes et intègres, et parfois les assassiner.
Sa réponse tient en deux institutions, qu'elle appelle des incubateurs. L'école d'abord, investie par le religieux et le conservatisme bien avant la décennie noire : « Petits, on nous apprenait la détestation des non-croyants, on nous apprenait à haïr les femmes un peu trop libres, les étrangers. »
Elle en donne un souvenir précis. À cinq ans, elle refuse de se lever pour les récitations coraniques porteuses de haine ; au bout de quelques semaines, l'institutrice convoque son père pour lui dire que l'enfant souffre d'une déficience. Réciter, cela allait. C'est l'attitude qui manquait.
Je n'étais pas dans la revanche, je n'étais pas dans la haine. Donc ça n'allait pas.
Djemila Benhabib
La famille ensuite. En 1984, l'Algérie adopte un code de la famille dont la source du droit est le texte religieux — toujours en vigueur. La femme doit obéissance à son mari et à ses beaux-parents ; un article prévoit que l'homme a l'obligation de corriger sa femme. Et de là, dit-elle, une interrogation absurde sur la manière de le faire : lourdement, légèrement, avec un objet.
À partir du moment où l'école et la famille deviennent le laboratoire de la violence, il ne faut pas se surprendre que, dans les années 90, la violence se généralise à l'ensemble de la société.
Djemila Benhabib
C'est de là que vient sa conclusion politique : la nature politique d'un État n'est pas un détail, et l'hybridité mène fatalement à la dérive. La carte d'identité d'un pays doit inclure la séparation des pouvoirs politiques et religieux.
Saint-Denis, 1994 : la confrontation qu'on n'a pas voulu voir
En France, elle découvre l'écart entre un modèle et sa pratique. Elle arrive à Saint-Denis, ville de creusets successifs — Espagnols, Portugais, Grecs, Chili, et l'immigration algérienne des années 50. Elle pensait naïvement que sa famille y serait reconnue comme réfugiée politique. Il n'en fut rien.
La raison, selon elle, est un défaut de lecture. Personne ne voulait voir qu'il se jouait en Algérie une confrontation entre deux projets de société, tous deux portés par des Algériens. On y voyait une affaire algéro-algérienne, là où elle y voyait une affaire universelle — et un avant-goût.
Dans la « ceinture rouge », elle observe le mécanisme qui l'intéresse : là où l'État se retire, les islamistes sont présents, et ils approchent les gens par le social. Sous le couvert de l'aide caritative viennent les idées, une identité, une manière de vivre sa religion. Leurs amis intellectuels de gauche, dit-elle, ne voulaient pas le voir.
Le Québec, du kirpan à la laïcité enchâssée
Au Québec, l'islam était d'abord « un truc abstrait, lointain ». Puis vient l'affaire du kirpan — ce petit poignard sikh qu'un enfant veut porter à l'école. Les écoles s'y opposent par bon sens ; deux jugements de la Cour supérieure leur donnent raison ; la Cour suprême tranche en faveur de la famille, et va plus loin : l'école devra préparer les autres enfants à accueillir ces signes avec bienveillance.
Elle y voit l'effet d'un système — le multiculturalisme canadien, « à la base être ouvert à l'ensemble des demandes, y compris les demandes des intégristes ». Suit la commission Bouchard-Taylor, dont elle décrit la popularité avec gourmandise : un rendez-vous quotidien à la télévision, dix minutes par jour, le tour du Québec pour sonder le pays.
Ce qui l'a fait entrer dans le débat, c'est la caricature qu'on faisait alors des Québécois — « par moments, on nous appelait même les talibans d'Amérique du Nord » — alors qu'elle venait précisément d'être accueillie par eux : statut de réfugiée accordé, bourse d'excellence, université.
Je milite pour un Québec ouvert, évidemment. Mais être ouvert ne veut pas dire être con. Être ouvert, c'est réfléchir.
Djemila Benhabib
Le Québec a fini par définir la nature politique de son État et l'enchâsser dans sa Charte des droits et libertés, avec le mot « laïcité ». Règle-t-elle tout ? Non, répond-elle sans détour : aucune société ne règle tout, et l'on reste dans un rapport de force permanent. Certaines batailles ont été perdues faute d'avoir été menées — les intégrismes ayant « plus de certitudes et moins d'états d'âme », et un projet.
La Belgique, ou la stratégie de l'évitement
Vient la Belgique, et sa matière première : le compromis. Elle en fait une distinction, qui est le cœur de l'entretien.
Le compromis, c'est une musique que l'on définit à deux. La compromission, c'est la capitulation.
Djemila Benhabib
Son argument n'est pas que le compromis serait mauvais, mais qu'il ne s'applique pas ici : « la vérité ne se situe pas à mi-chemin ». Il y a des postures, rappelle-t-elle en convoquant les deux guerres mondiales, qui ne sont pas solubles dans la démocratie. Faute de le dire, on fait semblant de négocier — et on bidouille.
Le prix de cet évitement est précis, et il est l'inverse de celui qu'on croit payer : il neutralise les modérés et renforce les extrêmes. « On est constamment en train de marginaliser le bon sens et la modération. »
S'y ajoute une dimension internationale : un recul des Lumières, porté par un courant identitaire qu'elle renvoie dos à dos — une partie de la gauche qui a abandonné les Lumières, et l'extrême droite. Avec, au moment où le débat serait le plus nécessaire, la censure qui s'installe dans les milieux académique, culturel, associatif et politique.
Islamophobie : le mot qui ferme le débat
Sur le mot lui-même, sa thèse est d'abord historique. Dans les années 2000, l'islam politique change d'habillage : on ne revendique plus le voile au nom d'une religion, mais « au nom de la liberté, au nom de l'égalité, au nom du choix ». Revendication religieuse, identitaire, ou liberté individuelle ? On n'a pas su trancher, ni même décrypter.
Le mot « islamophobie » arrive dans ce brouillard, et il a selon elle une fonction : interdire la participation au débat public. D'où la ligne qu'elle pose, et qui est sans doute la plus claire de l'entretien :
Grand respect évidemment pour les personnes, mais intransigeance totale vis-à-vis des systèmes.
Djemila Benhabib
Elle insiste sur ce qui n'était pas en cause : ni dénigrer, ni mépriser, ni haïr des musulmans. La confusion entre la haine des personnes et la critique des idées, dit-elle, « a été faite par les islamistes » — et nous n'avons pas su la défaire.
Le ressenti contre la raison
Reste à comprendre pourquoi la distinction est devenue si difficile. Sa réponse passe par l'histoire des idées. La France des années 90, pays rationaliste, recule ; la balle passe aux universités américaines, qui apportent un agenda identitaire, l'intersectionnalité — et le ressenti.
Or si ce que l'on ressent a valeur de certitude, le débat devient impossible : « À partir du moment où quelqu'un vous dit "tu m'as blessé", c'est l'impossibilité finalement de débattre. » Pour argumenter, il faut être outillé, et savoir séparer ce qui relève du moi et ce qui relève de ses idées. Elle cite Montaigne : faire la distinction entre la peau et la chemise.
Ce qui manque, selon elle, n'est pas une règle mais une pratique — et un lieu. D'où l'échange, avec François De Smet, sur la disparition des tiers lieux : les bistrots français, les clubs de bowling américains, les salons qui précédaient les révolutions. Les safe spaces font l'inverse : on n'y rencontre que des gens qui pensent comme soi.
L'entre-soi, c'est le miroir du communautarisme. Quand on engage la discussion avec l'autre, ça veut dire qu'on a envie de construire quelque chose avec lui, et qu'on lui fait confiance.
Djemila Benhabib
« Quelle nana »
Elle se dit optimiste, et le justifie par l'action plutôt que par l'espoir : se battre, organiser, créer du lien, écrire, prendre la parole. C'est le sens du collectif Laïcité Yallah, né pour donner une voix aux personnes d'héritage musulman, et qu'elle a voulu élargir à d'autres héritages — pour mettre le doigt sur ce qui rassemble. Ce qui rassemble, dans sa liste, est très concret : un système éducatif préservé, des universités parmi les meilleures, un système de santé performant, un milieu culturel qui produit des idées.
L'entretien se referme sur Marjane Satrapi, disparue quelques semaines plus tôt, à qui le collectif a rendu hommage. Elle en parle sans solennité : intelligence, beauté, franchise, prise de risque.
Quelle nana ! Une nana absolument incroyable, qui nous laisse un héritage extraordinaire et universaliste, ancré en Iran bien sûr.
Djemila Benhabib
